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« Butor de pied plat ridicule ! »

La critique d'un spectateur déçu le soir du 25 juin 2006

La Comédie-Française ! Le nom seul fait déjà rêver. Y adjoindre celui de Cyrano de Bergerac ne fait qu'ajouter au sentiment d'ivresse. Bonjour la gueule de bois à la sortie !




                « Butor de pied plat ridicule ! » (1)


    Edmond Rostand, on me pardonnera le cliché, se retourne dans sa tombe ! Je ne pensais pas que l'on pouvait faire aussi mauvais que le film de Rappeneau (2) . Eh bien, si ! Denis Podalydès l'a fait. Son Cyrano de Bergerac, pourtant complet, ce soir, jusqu'au 9 juillet, et dont la reprise est déjà programmée à la rentrée prochaine, m'a littéralement soufflé. Dans le mauvais sens du terme.
   

    Le premier acte propose certes quelques idées amusantes et intéressantes qui plongent cette édition 2006 de la Comédie-Française dans l'histoire de la pièce depuis sa création sur la scène de la Maison de Molière en 1938 avec André Brunot. C'est ainsi sous le charme que nous entendons les noms de mesdames Bell, Sully, Colombi, Mikael, etc.(3) qui furent des Roxane restées célèbres. C'est avec un sourire complice que l'on écoute la liste des académiciens (4), « tous ces noms dont pas un ne mourra » (5). C'est d'un clin d'oeil chaleureux que nous saluons le portrait de Savinien qui traverse la scène. C'est avec attention que nous regardons tantôt la scène, tantôt l'écran.
    Mais c'est avec stupéfaction que nous subissons un Cyrano moyen, sans rien d'exceptionnel, qui récite d'une voix peut-être distincte, mais à toute allure, sans la jouer, sans « varier le ton », la tirade des nez, oubliant au passage quelques vers. Mais c'est avec douleur que nous comprenons le contre-sens du metteur en scène sur le personnage de Cyrano. Car si le héros au long nez se veut « admirable en tout, pour tout » (6), c'est pour Roxane ! Pour l'éblouir, elle ! Le duel en vers et la tirade, la provocation tout azimut n'ont de sens que dans cette perspective, c'est pour que, elle, elle le regarde, lui. Mais Roxane lors des moments de bravoure est absente et le duel a lieu en partie en coulisses !
    D'aucuns trouveront peut-être les costumes étranges. Des personnages habillés en bourgeois fin XIXe-début XXe pour une pièce sensée se dérouler en 1640 peuvent sembler incongrus, et ce qui se veut alors un hommage à Rostand et à son époque tombe à plat. Passons. Les costumes n'ont vraiment rien de flamboyants, rien qui ne mérite d'être gardé à l'esprit. Soupirons de déception légère en revanche devant une fin d'acte un peu terne qui « oublie » énormément de texte et le vibrant hommage au Théâtre (7) que l'auteur pourtant développe avec grâce dans les derniers vers. Le résultat est mitigé. Pas emballant mais pas non plus déplaisant.
    Attentiste.

    Le deuxième acte permet certains espoirs. La boulangerie-pâtisserie de Ragueneau émerveille, les victuailles abondent et si le délicieux épisode de la lyre « en pâte de brioche » (8), pour lequel j'ai un petit faible, est, hélas ! grignoté, le spectacle se poursuit et le public suit. Roxane est une précieuse peut-être un peu trop minodante mais la duègne et le pâtissier tirent avec brio leur épingle du jeu. Le Bret est parfois un peu trop crieur quand il devrait seulement être grognon, et le Comte de Guiche perd de sa dignité du premier acte en s'emportant trop vivement contre les railleries de Cyrano.
    Les Cadets en Poilus de 14 participent du clin d'oeil historique, ainsi que les triolets de présentation, « bien que [l]a compagnie ne soit pas au complet ». (9) Private joke, peu ou pas compréhensibles par tous, mais qui n'otent pas à l'intelligence et à la compréhension du jeu. Le texte connaît quelques coupes sombres mais n'est pas altéré outre mesure. Puisqu'il y a en somme peu d'actions dans ce deuxième acte, la représentation n'en oublie pas de fondamentales. L'exhaltation initiale n'a toutefois pas tenu toutes ses attentes.
    Cyrano sait être émouvant face à Roxane, enjoué devant les Cadets et trouve un ton juste pour entraîner dans sa folie un Christian à la hauteur du rôle. L'ensemble produit un acte assez convaincant qui se suit sans déplaisir aucun, voire avec un certain plaisir. On sent un frémissement.
    Honnête.

    Le spectateur un peu critique qui peut commencer à s'ennuyer doucement se secoue avec les promesses du troisième acte apportées par les décor et la complicité du couple Ragueneau / la duègne. La musique des violes (les théorbes (10) devaient être en réparation - mais le texte est correctement adpaté) accompagne délicatement un jeu de scène enthousiaste et pertinent. Les acteurs ont une réelle présence scénique et le salon de Clomire en arrière-plan occupe l'oeil, et même l'oreille quand s'entr'ouve la porte au heurtoir bâillonné. (11) Dans le même ordre d'esprit, Christian et Roxane, avant de parler, communient dans une valse qu'un profane apprécie. Eric Ruf, qui signe également les décors, est un amoureux timide tout en mesure. Il sait donner une certaine profondeur à ce personnage qui n'est pas un abruti de première, mais un pauvre diable qui « ne sai[t], devant les femmes, que [s]e taire » (12), et qui en souffre, et qui n'accepte pas le rôle de potiche auquel Cyrano le cantonne. (13) Vous allez me dire :
    « Et la scène du balcon ?
    - Elle est à la hauteur de l'acte, mais je regrette que quelques uns des plus beaux vers de la pièce aient été senties comme des « longueurs » par le metteur en scène. Et donc coupés. »
    Sacrifice à l'effet de mode qui veut de la magie partout ou délire onirique et visuel ? Lorsque le balcon est poussé hors de scène, Roxane reste suspendue en l'air et la déclaration d'amour de se faire sous une Roxane pas très à l'aise malgré tout. Surprise pour le spectateur, mais attente. Pourquoi pas ? Un peu long tout de même, puisque Michel Robin, tour à tour bourgois ronchon, poète crotté et cadet de Gascogne campe, éblouissant de justesse et de naïveté contrôlée, le capucin qui interrompt une première fois (14) l'aveu qui brûle la lèvre de Cyrano. L'onirisme eût pu se concrétiser et « donner quelque chose » si, pour le baiser, Christian se fût à son tour envolé. Nous l'attendions, nous l'espérions. Mais c'est Roxane qui redescend, de façon assez saccadée d'ailleurs. Quant au filin qui remonte au-dessus du couple enlacé, il gâte par son ridicule le sublime de l'instant. Pourquoi donc Roxane est-elle en l'air avant et pendant la déclaration, et à terre dans les bras de Christian ? Cette descente est surprenante lorsqu'on attend au contraire une montée, une élévation des sentiments.
    Cependant ce troisième acte reste le meilleur de la représentation. Et si Podalydès fait de graves contresens sur nombre de passages de la pièce, l'épisode des machines volantes (15) (malgré quelques coupes) est tout simplement formidable. On comprend véritablement le quart d'heure qu'il faut faire perdre à De Guiche, et Michel Vuillermoz est là exceptionnel !
    L'ensemble fait de ce troisième acte le seul qui soit véritablement digne d'intérêt : le jeu de scène est époustouflant ; les acteurs sont très bons ; les décors et les petits détails... A découvrir. Et à retenir s'il fallait retenir quelque chose de ce ratage intégral.
    Enivrant.


    L'entracte vient qui laisse le spectateur que je suis assez dubitatif. Rien de jubilatif (hormis les machines !), quelques déceptions, plus ou moins petites, quelques satisfactions aussi, plus ou moins grandes. Mais une fin d'acte qui satisfait et relève l'ensemble, d'autant que Vuillermoz est continuellement audible, sans avoir besoin de crier, et que, une fois n'est pas coutume, il est possible de croire à la laideur du personnage, qui n'est pas, comme il l'a été trop souvent, esthétisé. (16)


    Le siège d'Arras est souvent difficile à mettre en scène. L'ouverture n'est pas ici inintéressante, la référence à la jeunesse fauchée de la guerre de 14 sourd de tous les détails : des plans de coquelicots rouges au costumes des cadets en passant par les moteurs d'avion ; le carosse de Roxane, qui arrivera plus tard sur la scène, (17) se pare d'ailettes à la manière des premiers aéroplanes à moteurs ; la Précieuse et le cocher sont habillés en aviateurs de l'époque. Christian est presque tout le long de l'acte une fleur à la bouche. Rimbaud est passé par là qui a écrit Le Dormeur du val. (18)

    Mais en cinq minutes, toute la magie qu'il pouvait y avoir s'est évaporée. Tout est à jeter ! Il n'y a plus aucun jeu de scène, tous les acteurs sont plantés sur scène comme de vugaires sentinelles pendant que les intervenants « gueule[nt] », / [...] avec des han ! de porteur d'eau, / Le vers qu'il faut laisser s'envoler ». (19) Mince consolation : la mort de Christian (qui ne retrouve toutefois pas la présence qu'il a aux actes II et III) arrive au moment adéquat (20) de la discussion entre Cyrano et Roxane. Les quinze dernières minutes sont absolument insupportables ! Si vous tenez jusque là (certains n'ont pas tenu), n'oubliez pas vos boules Quiès ou vous aurez les oreilles en chou-fleur tant le bruit de la bataille est fort et dure longtemps. Les acteurs en sont inaudibles, c'est dire ! Passons sur la petite incohérence de mise en scène, lorsqu'un cadet lance : « Tout le camp sent l'iris ! » (21), un camp qui n'est fleuri que de coquelicots... Je ne relève même pas (admirez la prétérition) les coupes claires dans le texte qui rendent tout bonnement incompréhensible l'intelligence même du spectacle. Roxane, Ragueneau, Carbon, Cyrano, De Guiche crient parfois leurs vers, mais ces vers font écho à d'autres vers qui ont été sabrés. Comment peut-on comprendre la raison de l'absence au camp du gros des troupes françaises et le choix par De Guiche du cantonnement gascon (22) lorsqu'elle a passé d'abord sous les fourches d'Anastasie, mais que l'on évoque cette raison de façon elliptique dix minutes plus tard ? Comment comprendre également le mot de Roxane : « Messieurs, si c'est là le service / De votre roi, le mien vaut mieux ! », (23) quand l'ordre de mission « Service du roi ! » (24) a été jugé superflu, et donc condamné ?
    Consternant !

    Pensez-vous que le final, comme on peut s'y attendre en temps normal, allait être soigné ? Vous pensez mal. Bâclé en quatrième vitesse, oui. Nous assistons, impuissants, à ce massacre de l'une des plus belles pièces de théâtre du répertoire français, et au-delà. Les trois premières minutes avec les soeurs sont drôles, les trois suivantes moins. Et tout le reste est à l'avenant de la représentation : sans imagination, sans relief, sans qualité. Loin de ressentir de la douleur, Roxane à l'air d'être tout heureuse en ce couvent, rire frais et minauderies joyeuses émaillent ses paroles. De Guiche est imposant comme il doit l'être, mais Le Bret, s'il n'est pas pour autant mauvais, n'est pas exceptionnel. Ragueneau est décevant par rapport au reste du spectacle. La recherche d'artifice de jeux de scène est telle, que Ragueneau va jusqu'à parler aux nonnes qui passent au loin, (25) et à rester dans l'ombre du fond de scène, ne sachant que faire dans la lumière du devant.
    L'organisation-même de la scène est absurde. Roxane ne regarde normalement Cyrano que lors de son évanouissement, (26) et elle est alors frappée, comme Soeur Marthe l'a été, (27) de sa pâleur. Or, elle est sans cesse tournée vers lui, sans s'étonner de rien. Ce qui rend incohérente la surprise lors de la révélation de la blessure.
    Oublions les élagages sauvages dans le texte, je risquerais d'être grossier, et sautons sur le dernier combat, contre la Lâcheté, les Préjugés, la Sottise...(28) Cyrano déclare ne vouloir s'appuyer que contre l'arbre, évidemment absent de la scène, comme l'était quelques minutes plus tôt l'écheveau devant lequel Roxane était sensée s'installer. (29) Alors le noble personnage de courir dans tous les sens, allant jusqu'à faire un tour dans les coulisses avant de revenir sur l'arrière de la scène. Et de prononcer le dernier mot, « Mon panache », à genoux, ou à moitié couché de façon grotesque en tendant la main à une Roxane figée sur le devant de la scène et qui la saisit mollement sans même le regarder, ses yeux demeurant dirigés vers un horizon aussi vague que flou. Refus de regarder en face le gâchis théâtral dont la distribution est en partie cause ? Honte d'être là ? Remords ? Quant au râle de Cyrano... Surjoué, comme sont surjouées les agonies dans les pires fims de série B...
    Ridicule.


    Ri-di-cule !


    Si vous ne connaissez pas la pièce, vous pouvez allez la voir si le coeur vous en dit ; si vous la connaissez un peu, vous pouvez allez la redécouvrir : la version est presque intégrale, le lieu n'est pas totalement rebutant et il y a quand même quelques bons moments.
    Mais si vous aimez Cyrano et la pièce de Rostand, inutile d'aller y perdre temps et argent ! Surtout n'y allez pas ou vous serez déçu. A moins de vouloir boire la coupe jusqu'à la lie.
    Dans tous les cas, préférez aux vingt comédiens du Français, les quatre du théâtre de la Gaîté-Montparnasse. Jacques Weber y livre en une heure et demie (soit deux fois moins longtemps), avec deux autres comédiens et une pianiste remarquable, une lecture-adaptation (30) de la pièce vraiment passionnante.

© DIAMANT-BERGER Ludovic
Dimanche 25 juin 2006











Notes :

1) acte I, scène 4, vers 388
2) Cyrano de Bergerac, 1990, scénario de Jean-Paul Rappeneau et Jean-Claude Carrière   
3) Marie Bell (1938), Lise Delamare (1939), Irène Brillant (1941), Jeanne Sully (1942), Geneviève Casile (1964), Myriam Colombi (1964), Claire Vernet et Ludmila Mikael (1976)
4) Notamment Decaux et Giscard (!)   
5) I, 2, v. 54
6) I, 5, v. 482
7) I, 7, v. 591-593 :    « Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
            Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
            La farce italienne à ce drame espagnol. »
8) II, 1, v. 632     
9) II, 7, v. 890 :     « Puisque ma compagnie est, je crois, au complet »
10) III, 1, v. 1203
11) III, 4, v. 1299-1300   
12) II, 10, v. 1117     
13) III, 4, v. 1316-1317 :    « Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
                Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !... »
14) III, 8, v. 1494   
15) III, 13, v. 1590 – 1685         ;
16) Le Cyrano(s) de Bergerac (http://www.cyranodebergerac.fr/scenes_ecrans.php)
17) IV, 4, v. 1926 et suivants   
18) « Le Dormeur du val », Arthur Rimbaud, Poésies, 1888
19) I, 4, v. 245 – 247       
20) IV, 10, v. 2188             
21) Un cadet, après l'arrivée de Roxane, à l'acte IV (hémistiche du spectacle, qu'on ne trouve pas chez Rostand.
22) IV, 4, v. 1882 – 1899 et 1904 – 1907   
23) IV, 5, v. 1947 – 1948     
24) IV, 4, v. 1929       
25) V, 6, v. 2506   
26) V, 5, v. 2426
25) V, 5, v. 2387
28) V, 6, v. 2554 et suivants
29) V, 5, 2365 et V, 6, v. 2550
30) Voir Le Cyrano(s) de Bergerac (http://www.cyranodebergerac.fr/scenes_ecrans_contenu.php?contenu_id=189)



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  Auteur

Ludovic Diamant-Berger

Ludovic Diamant-Berger



Publié le 23 / 05 / 2007.


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